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vendredi 29 mars 2019

LE SALTIMBANQUE DE VOLTAIRE... MARTINE-ESTHER LÉVY !


Martine-Esther Lévy
Le saltimbanque de Voltaire...


1971... la cloche de la fac ayant sonné pour la petite dernière de la fratrie (moi), la famille doit se résoudre à quitter le sol natal et débarque à Paris (amputée de son chef retenu à Sousse). La voilà installée dans un immeuble sympa, à l'angle des rues Sedaine et Popincourt, juste au-dessus de Blanc Bleu. Le salon s'ouvre sur un grand balcon en fer forgé.

L'hystérie diurne de ce quartier de grossistes nous enivrait un peu, et pour mieux digérer notre exil sans drame mais forcé, cette ambiance survoltée a sans doute plus aidé que ne l'aurait fait le silence.
A part l'absence du père, la vie parisienne s'organisait doucement, agréablement, et les WE étaient propices aux réunions familiales. Avec bien sûr la famille de la famille de la famille, et leurs amis. Ca faisait du monde ! Les tables se couvraient de cafés, thés, orgeat, citronnade, gâteaux et autres zabayons, concoctés par nous les élèves, ou par mon oncle Rihane, le patissier de l'angle rues du Voile et de l'Alpha... à côté du marchand de fruits secs et du Soleil Levant. Un chic type au langage tune parfois fleuri, rieur et généreux, qui compensait son manque de culture par une vivacité d'esprit étonnante.


Mais je reviens au balcon en fer forgé car il est associé au destin de Roger, un cousin germain de ma mère... un énergumène pur jus, bahbouh et sympathique comme pas deux... sa seule façon de parler faisait rire aux larmes, et ses anecdotes goulettoises n'en parlons pas ! Tout, mêmes les drames, était prétexte à la rigolade et la dérision.

Depuis de longs mois fi Bèrij, sans aucune légitimité française, et les économies importées se faisant malingres, il désespérait de trouver un job. C'est donc dans une de ces moments de désoeuvrement, voire de léger découragement, qu'il décida de nous rendre visite. Le temps était printanier et le café fut servi sur le balcon en fer forgé... il racontait ses soucis lorsque ma mère l'interrompit "tu vois ce magasin là-bas, il y a une affiche, je l'ai lue en revenant de chez mon cousin Claude le zazar... on y demande un vendeur et un responsable, tu veux pas qu'on aille voir... mè tâarefch chfema fi yid rabbi"...

Elle dut insister et finalement, bras dessus bras dessous, nous voilà arrivés chez le grossiste en tissus (essaie maintenant d'aller te présenter pour un boulot avec ta cousine et sa fille !!!).
Derrière un comptoir mi-bois mi-formica, le patron, la carrure imposante... Zizo le frère de Marie la rousse goulettoise. Tiens, bonne surprise, ça peut aider ! Après les circonvolutions d'usage et l'évocation de quelques souvenirs, notre zygoto s'enhardit de cette coïncidence et postula habilement pour être vendeur. L'autre, la Goulette ou pas, voulait quand-même en savoir un peu plus, et d'une grosse voix dézinguée par le tabac, il se mit à poser les questions qui fâchent (les réponses aussi d'ailleurs !).


dis-moi, tu as déjà vendu quelque chose toi dans ta vie ?... oui bien sûr...
des tissus, du linge, des robes ?... non, des meubles...
mnih chez qui, chez conforamaaaa ?... non, chez ma mère...
mella ând omok ya guedeb, anai ma nâarefch li omok mètèt ?... chouf echmâni dit Roger, okhti ou khouya kemcha sarakine, alors justement, quand elle est morte ma mère, c'est moi que j'ai vendu tous ses meubles kes tu crois !"


Inutile de dire que la réponse fut plus cinglante qu'un niet soviétique, mais déjà, l'ogre avait de la peine à garder son sérieux. Alors Roger, sans se décourager et avec une blata de folie... "et le poste de responsable, tu veux pas me le donner brass bouk, thab oueldi y okâad cheyah ?... pourquoi, tia déjà été responsable toi, où çaaa, à la gouleeeeette ?... bien sûr à la goulette, quand j'étais petit, chaque fois qu'il y avait une catastrophe quelque part, tout le monde y disait chouffou mâa Roger, c'est toujours lui le responsable !"

Quand il leva sa main du comptoir, on a tous cru que Zizo la terreur allait la lui mettre dans les dents. Au lieu de ça, il lui secoua la louche dans un grand éclat de rire... "tié même pas un bon à rien, tié mauvais à tout... mais tié trop ahlou pour que je te laisse partir... mella tawa euchkeut, je vais t'apprendre le métier et tu seras le champion du quartier". Et Roger apprit, il fut même nommé Responsable, et il fut sacré roi du quartier. La boutique ne désemplissait plus, et ce fut le début d'une solide amitié qui dura près de 30 ans.

Par sa bonne humeur, ses pitreries et ses anecdotes savoureuses sur ses aïeux de la Goulette, il a transformé le quotidien de tous les laissés pour compte du coin. Il embrassait les vieilles dames, leur portait les courses, chantait pour les petits ou le cantonnier, offrait le café... Il était plus souvent sur les trottoirs et tout le monde le regardait vivre.
Mais quelque chose restait mystérieux... ces baisers qu'il envoyait souvent de la main, en bougeant ses lèvres en silence. Avec le son, on aurait pu entendre "Marcellita je te dois tout, yarani kobara alik". Et si la rue avait pu suivre le vol de ces baisers, elle les aurait vu se poser un peu plus loin, un peu plus haut, sur la rambarde d'un balcon en fer forgé..

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